Voici mon intervention en début de séance en soutien aux assistants familiaux dans l’Eure.

INTERVENTION D’ARNAUD LEVITRE
A PROPOS DE LA RÉMUNÉRATION DES ASSISTANTS FAMILIAUX
Session plénière du Conseil départemental de l’Eure Evreux – vendredi 9 décembre 2022

Monsieur le Président, Chers collègues, Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi d’utiliser ce temps de parole en faveur de ceux qui ne l’auront jamais, la parole. Je veux évoquer ici la situation des enfants relevant de l’ASE, l’Aide Sociale à l’Enfance.
En France, 138.000 enfants ou adolescents sont pris en charge par l’ASE au titre de l’enfance en danger, soit 1,6 % des mineurs. Dans notre Département, jamais l’Aide Sociale à l’Enfance n’a eu à s’occuper d’autant de cas. Ils étaient 1809 en 2015, mais 2180 en 2019, soit une hausse de 20% en seulement 4 ans.
Nous le savons, ces enfants en grand danger, témoins de bien des fléaux et parfois eux- mêmes victimes de violences et autres sévices, sont accueillis en foyers ou en familles d’accueil.
Or, la situation des assistants familiaux est absolument alarmante. Selon l’Observatoire national de l’enfance en danger, si on comptait encore 50.000 assistants familiaux en 2012, ils n’étaient plus que 38.300 en 2015, soit une chute brutale de près d’un quart des effectifs en seulement 3 années.
Les raisons sont diverses : il s’agit d’une profession vieillissante, où les trois quarts des effectifs ont entre 55 et 65 ans, mais qui doit faire face à de plus en plus d’enfants présentant des profils de plus en plus complexes : violences physiques et sexuelles, maltraitance, problèmes d’accès au logement et au soin, mais aussi drogue, alcool, addictions en tout genre, voire prostitution.
Jamais cette profession d’assistants familiaux n’avait connu autant d’arrêts maladie, d’accidents de travail, mais aussi de démissions et de divorces.
C’est dire si ces familles d’accueil méritent notre respect et tout notre soutien. Or, celui-ci passe par la reconnaissance salariale, domaine où notre Département semble bien trop en retrait. En effet, si la loi Taquet de 2022 assure un SMIC pour l’accueil du premier enfant, liberté est laissée aux Départements pour les suivants, avec juste un minimum de 70 heures payées au SMIC par enfant supplémentaire, soit 613€. Franchement, qui accepterait d’accueillir dans son foyer un enfant en grande difficulté pour seulement 613€ par mois ? En quoi, le 2e ou le 3e enfant représenteraient-ils moins de travail, moins d’attention, moins de frais ou de matériel que le premier ?

Sans doute conscient de cette anomalie, notre Département a opté pour une rémunération à hauteur de 87 heures par mois pour le 2e et le 3e enfants. Mais voilà, ça ne fait jamais que 762 € par enfant supplémentaire.
Qui peut croire que l’on va rendre attractif ce métier en crise si on promet, aux familles éventuellement intéressées, difficultés matérielles et financières ? Rappelons que certaines de ces familles ne prennent même pas la totalité de leurs congés faute de pouvoir être suppléées. Et nombre de frais, pourtant essentiels, sont à leur propre charge puisque l’indemnité journalière par enfant est autour de 14€. Qui peut penser que cela va suffire quand les chiffres officiels indiquent une inflation de 12,2% sur l’alimentation ? Et une hausse des prix de l’énergie de 18,5% sur un an !
Certes, le Département, conscient de l’explosion du coût de la vie et de la baisse significative du pouvoir d’achat, a bien voulu revoir à la hausse l’indemnité journalière en accordant un coup de pouce de… 93 centimes de plus par jour. Sérieusement ? 93 centimes pour faire face à toutes les hausses que nous subissons ? Vous achetez quoi avec 93 centimes ? Même pas un demi-litre d’essence ! Même pas une baguette de pain !
C’est d’autant plus aberrant qu’il est prouvé que ce mode d’accueil en famille est bien moins onéreux que celui dans un établissement, de 30 à 50 % moins cher ! Si demain le nombre d’enfants en détresse continue d’augmenter tandis que nos moyens d’accueil poursuivent leur chute, alors la facture des frais d’accueil en établissement vous fera regretter de ne pas avoir été plus généreux.
Des familles qui craquent, ce sont aussi des enfants ballotés d’une famille à l’autre, une fois, deux fois, trois, quatre, cinq fois ! Aux violences qu’ils ont subies, n’ajoutons pas notre propre violence institutionnelle. Ne reculons pas sur ce long chemin quand nous sommes déjà très en retard en termes d’accompagnement et de suivi : 40 % de ces jeunes – livrés à eux-mêmes dès leur majorité – deviennent SDF ; 30 % des mineurs délinquants sont d’anciens enfants placés.
Pour casser cette machine à fabriquer du malheur et de la pauvreté, tout commence par la sécurité dans une famille d’accueil chaleureuse, bienveillante, offrant de bonnes conditions pour retrouver apaisement, stabilité et sérénité.
Voilà pourquoi je vous demande, Monsieur le Président, mes chers collègues, de bien vouloir étudier une revalorisation de la rémunération de l’accueil au-delà du premier enfant d’au moins 102 heures, telle qu’elle a été mise en place chez nos voisins de Seine-Maritime, ce qui aurait en plus le mérite d’harmoniser la situation des professionnels normands.
Je vous remercie.
Arnaud LEVITRE