Voici le discours que j’ai prononcé ce matin. Arnaud Levitre.

Mesdames, messieurs, chers amis,

Chaque 11 novembre est un jour important dans la vie de la cité, un jour pour se souvenir, un jour pour commémorer, un jour pour transmettre.

Un jour pour se souvenir d’abord.

Un jour pour se souvenir de nos glorieux anciens, de ces hommes dont la jeunesse aura été volée par l’horreur d’une guerre qui allait laisser des villages détruits, un jour pour se souvenir de ces familles brisées, un jour pour se souvenir de ces âmes meurtries.

Un jour pour se souvenir donc, se souvenir des 25 d’Alizay, eux qui aimaient la vie à en mourir, eux qui n’auront jamais connu la joie de vieillir entouré de l’amour et de l’affection deleurs femmes, de leurs enfants, de leurs frères, de leurs sœurs. 

Un jour pour se souvenir de Georges DEPITRE, ce cimentier de 22 ans seulement, titulaire à titre posthume de la croix de guerre et de la Médaille militaire ; de François LEVAILLANT,ce domestique agricole mort à 25 ans et de son grand frère Louis, palefrenier mort à 28 ans, 

Un jour pour se souvenir de Félix MATHIAS, livreur de 23 ans ; d’Albert GASSE, mort à seulement 21 ans, de Georges CAIRATI mort à 28 ans sans avoir connu son fils né 6 mois plus tard ici même à Alizay ; de Georges LECLANCHER mort à 24 ans ; de Lucien RIQUIER, mort à seulement 19 ans, deux ans avant sa majorité ; 

Un jour pour se souvenir de Casimir MORICE cet ouvrier agricole de 23 ans décoré de la croix de guerre et de la Médaille militaire, de Paul COQUAIS mort à 34 ans sans que son corps n’ait pu être retrouvé, de Gustave LAMBARD, mort à 22 ans, d’André QUENNEVILLE, mort à seulement 21 ans et dont le corps fut perdu à tout jamais ; d’Augustin PIEDNOEL, mort d’un accident, percuté par un wagon en gare de Sens à l’âge de 26 ans ; 

Un jour pour se souvenir aussi d’Ernest GREVERIE, employé de commerce de 32 ans, de Léon PREDENT, de Joseph GORGEDOU, mort à 21 ans, de Baptiste GARGOT, le plus âgé des disparus, mais qui n’avait tout de même que 39 ans, de Théodore
ECORCHEVILLE, mort à 29 ans, de Clotaire MOQUET, tuéà l’âge de 20 ans, de René VIGOR, mort à 21 ans ;

Un jour pour se souvenir, enfin, d’Albert DECAEN, ce jeune boulanger de 33 ans dont une plaque commémore le décès dans notre cimetière, mais sans que son corps n’ait pu être rendu à sa famille, d’Henri MOISANT, mort des suites d’une maladie contractée en service à l’âge de 27 ans, d’Émile RETZ, un charretier, mort à 22 ans, de Raoul MOREAU, cultivateur, mort des suites de maladie à 33 ans et d’Eugène VIGOR, mort à 20 ans.

 

Un jour pour ce souvenir, avec émotion et respect de ceux qui, peut-être, au fond de leur tranchée fredonnaient cette chanson bien connue dont les paroles résonnent encore, plus de 100 ans après : 

« Adieu la vie, adieu l’amour, Adieu toutes les femmes. C’est bien fini, c’est pour toujours de cette guerre infâme. C’est à Craonne sur le plateau qu’on doit laisser sa peau. Car nous sommes tous des condamnés, c’est nous les sacrifiés. »

Cette chanson qui disait encore : « Ceux qu’ont le pognon, ceux-là reviendront 
Car c’est pour eux qu’on crève »

Un jour finalement pour se souvenir que c’était la jeunesse qui mourrait sur les champs de bataille, et surtout la jeunesse prolétarienne, celle des usines, des champs, des petits commerces. Un jour pour se souvenir que c’était bien cette jeunesse de notre peuple qui disparaissait dans les atrocités voulues par ceux qui jamais ne fréquenteraient un champ de bataille.

Mais si le 11 novembre est un jour pour se souvenir, il est aussi, depuis quelques années, un jour pour commémorer tous les morts, toutes les mortes, pour la France, qu’ils aient été militaires, résistants ou civils pris dans l’enfer des conflits.

Alors aujourd’hui, il nous faut repenser à tous ceux-là et à toutes celles-là. Il nous faut repenser à Clément Coffineau, à Jean Grenier, à Raymond Mabire, à André Mary et à Henri Prévost, ces militaires, tombés au combat, morts pour défendre une France victime de l’étrange défaite dont a su si bien parler Marc Bloch, une France victime de ses chefs, mais riche de ces valeureux soldats, une France qui leur doit tant.

Il nous faut aussi repenser aux civils comme Oscar Adam et Hélène Bosselin, victimes de bombardements et à Rachel Le Bigot, Auguste Levitre, Marthe et Édouard Vassart, tous tombés ici même à Alizay en aout 44, alors que le débarquement de Normandie avait eu lieu, alors que Paris était sur le point d’être libérée.

Car la guerre, hélas, ne frappe pas que les militaires, elle blesse et elle tue aussi, et surtout, les civils, toutes celles et tous ceux qui ne sont jamais sur les monuments aux morts et qui pourtant ont eu à souffrir aussi. Aujourd’hui, c’est eux aussi que nous commémorons, tout comme nous commémorons le courage de certaines et de certains de ces civils qui avaient choisi le chemin de la résistance, résistance à l’oppression, à la barbarie, résistance au nazisme, résistance à l’antisémitisme, résistance à tout ce qui blesse, heurte, ou détruit notre humanité.

De ces héros, de ces héroïnes, nous sommes aussi les héritiers. Alizay en aura compté de celles-là et de ceux-là qui ont su dire NON, qui ont su se lever, qui ont su rester dignes, debout et dont l’exemple doit nous inspirer.

Alors aujourd’hui, il nous faut commémorer ces résistants et je pense en particulier à un enfant d’Alizay, Roland Solmon, résistant mort en 1944 à l’âge de 20 ans, 20 ans seulement, à un âge où il n’était pas encore majeur, à un âge où il n’avait pas encore le droit de voter, mais à un âge où il s’était donné le droit de vivre à en mourir ;

Roland évoque en moi un autre enfant, mort à 17 ans : Guy Moquet. Le jeune Guy Moquet, arrêté pour avoir distribué des tracts antinazi puis fusillé comme otage à Châteaubriant. Guy Moquet qui, quelques minutes seulement avant d’être emmené vers le poteau où il serait abattu, nous laissait en héritage ce vœu : 

« Vous qui restez, soyez dignes de nous les 27 qui allons mourir »

Sommes-nous dignes du jeune Moquet et de ses camarades ?

Sommes-nous dignes de l’héritage de la résistance qu’ils nous ont légué au prix de leur sang ?

Voilà pourquoi le 11 novembre est un jour important, voilà pourquoi le 11 novembre est un jour pour transmettre, transmettre l’héritage de ces femmes et de ces hommes morts pour que vive la France, pour que vive une certaine idée de la France.

À côté de moi, notre monument aux morts, par la voix d’Aimé Césaire nous le rappelle :

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir »

C’est cela l’héritage qui nous est laissé et que nous devons, inlassablement, transmettre, celui de l’attention à l’autre, celui de la défense des plus faibles, celui de la défense de la liberté, celui de l’amour de la fraternité.

« L’homme crie où son fer le ronge et sa plaie engendre un soleil plus beau que les anciens mensonges », nous disait Aragon. Avec lui, croyons en cette force de résilience, avec lui faisons de cet héritage d’une période sombre, d’une période de souffrance, un avenir qui soit plus radieux.

Pour cela, montrons-nous dignes de l’esprit de la résistance, cet esprit, celui du chant des partisans qui clamait « C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères ».

Car les prisons ne sont pas que physiques, les prisons ne sont pas que des bâtiments. Les prisons sont aussi sociales, financières, les prisons ce sont celles qui enferment à résidence les prolétaires et leur empêche de vivre dignement, les prisons ce sont celles qui empêchent d’accéder à la culture, à l’éducation, aux soins. Ce sont les barreaux de ces prisons-là que nous devons briser.

Le 11 novembre est un jour pour transmettre cela, pour transmettre la nécessité absolue, impérieuse, de maintenir vivante la flamme de la résistance.

Cette résistance qui refuse les idéologies rances véhiculées par de potentiels candidats à la présidentielle dont le moteur est la haine et le carburant l’entretien des peurs.

Cette résistance qui combat avec force, avec détermination ces idéologies de haine qui cherchent à réhabiliter Pétain et à discréditer les communistes.

Cette résistance qui se bat, aujourd’hui, par exemple, pour offrir des conditions de travail et de salaires dignes aux salariés, cette résistance qui défend l’opprimé, d’où qu’il vienne, cette résistance qui incarne la France belle et rebelle.

Mesdames, messieurs, chers amis,

Comptez sur moi, comptez sur tous les membres de la municipalité d’Alizay pour continuer à nous souvenir, pour continuer à commémorer, pour continuer à transmettre ces valeurs de fraternité, d’engagement, de solidarité.

Comptez sur nous aussi, le 11 novembre comme le reste de l’année pour continuer à incarner, en actes, l’héritage de tous nos glorieux anciens et de l’esprit de résistance qui a animé tant d’entre eux.

Merci de votre attention